On tombe sur la méthode des bonhommes allumettes après une rupture difficile, un conflit familial qui traîne, ou une relation professionnelle qui pompe toute notre énergie. Le réflexe est souvent le même : dessiner les deux personnages, tracer les lignes, découper. Rapide, satisfaisant, presque trop simple.
Le problème commence quand on utilise ce rituel symbolique sans se demander ce qu’on coupe vraiment, ni pourquoi on ressent le besoin de le faire à répétition. Parler du bonhomme allumette et de ses dangers revient à poser une question que la plupart des tutoriels esquivent : la méthode peut-elle devenir un piège en elle-même ?
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Utilisation compulsive du bonhomme allumette : le premier signal d’alerte
Un exercice symbolique pratiqué une fois pour prendre du recul sur une situation douloureuse, ça n’a rien de problématique. On dessine, on visualise l’attachement, on découpe. La mise à distance cognitive fonctionne, un peu comme l’écriture expressive dans un journal.
Le danger apparaît quand on refait l’exercice chaque semaine, voire chaque jour, sur la même personne ou sur des liens différents. Plusieurs praticiens en thérapies brèves et en EMDR ont rapporté, lors de supervisions et congrès de psychotraumatologie francophones récents, que certains patients utilisent la méthode de façon compulsive pour effacer tout inconfort relationnel. Au lieu de traiter la source du malaise, on ritualise l’évitement.
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Concrètement, les retours varient sur ce point, mais un schéma revient souvent : la personne « coupe » symboliquement un lien, ressent un soulagement temporaire, puis l’anxiété revient. Elle recommence. Le cercle se referme, et la méthode devient l’équivalent d’un pansement qu’on change sans jamais nettoyer la plaie.

Questions à se poser avant de recommencer
- Est-ce que j’ai déjà fait cet exercice sur cette même personne ou situation au cours du dernier mois ? Si oui, le rituel ne suffit pas, et le problème demande probablement un autre type d’accompagnement.
- Est-ce que je cherche à ne plus ressentir d’émotion désagréable, ou à comprendre pourquoi cette relation me fait souffrir ? La nuance est décisive : couper un lien symbolique ne remplace pas un travail sur ses propres réactions émotionnelles.
- Est-ce que j’évite une conversation difficile en passant par le dessin ? Parfois, le conflit à résoudre est bien réel, et aucun rituel ne remplacera un échange direct.
Couper un lien d’attachement avec les bonhommes allumettes : ce que ça fait vraiment
La méthode de Jacques Martel repose sur un principe simple : dessiner deux bonhommes (soi et l’autre personne), relier les centres énergétiques par des lignes, puis couper ces lignes aux ciseaux. L’idée est de libérer l’attachement subconscient sans supprimer l’amour. Martel insiste lui-même sur cette distinction : couper l’attachement n’est pas couper la relation.
Sur le plan des mécanismes en jeu, aucune validation scientifique ne soutient l’existence de « liens énergétiques » entre deux personnes. Ce qui est documenté, en revanche, c’est l’effet de la symbolisation. Mettre un problème en images, le matérialiser sur papier, puis poser un acte physique (découper) produit une forme d’auto-suggestion et de mise à distance cognitive. C’est le même ressort que le journaling ou l’écriture expressive étudiée en psychologie.
Là où ça coince : l’effet de soulagement est réel mais ne traite pas la cause. Si l’attachement toxique est lié à un traumatisme ancien, à une dépendance affective structurelle ou à un schéma relationnel répétitif, le bonhomme allumette ne modifie rien en profondeur. On se sent mieux pendant quelques jours, puis le même type de lien se reconstitue, avec la même personne ou une autre.
Risque d’isolement et dérives liées au rituel des bonhommes allumettes
Ce point est rarement abordé dans les articles qui présentent la technique. Des juristes spécialisés en dérives sectaires, notamment au sein de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), ont signalé dans leurs rapports récents un risque d’isolement lorsque des praticiens non formés incitent à couper tout lien avec la famille, le conjoint ou l’entourage sur la seule base d’un rituel symbolique.
Le mécanisme est classique : une personne en souffrance consulte un coach ou thérapeute autoproclamé. Celui-ci prescrit les bonhommes allumettes comme solution universelle. La personne coupe symboliquement ses liens avec son entourage, s’éloigne progressivement de ses proches, et devient de plus en plus dépendante du praticien pour « valider » ses choix.

Signaux qui doivent alerter
- Un praticien qui vous demande de couper les liens avec plusieurs membres de votre famille en même temps, sans travail thérapeutique préalable.
- Une facturation régulière pour des « séances de coupure de liens » qui se multiplient sans amélioration durable.
- Un discours qui oppose systématiquement votre entourage (« ils sont toxiques ») à la relation avec le praticien (« moi je vous comprends »).
- L’absence totale de formation reconnue en psychologie, psychothérapie ou relation d’aide chez la personne qui vous guide.
On est alors dans un schéma qui se rapproche des mécanismes d’emprise, pas dans un exercice de développement personnel.
Bonhomme allumette et situation concrète : quand l’exercice garde son utilité
Il ne s’agit pas de jeter la méthode. Utilisé ponctuellement et en conscience, l’exercice reste un outil d’auto-aide complémentaire. Il fonctionne bien dans des cas précis : tourner une page après une séparation déjà actée, prendre du recul sur une situation professionnelle stressante, ou symboliser un changement de posture dans une relation où l’on a tendance à trop s’investir.
La condition, c’est de ne pas en faire un substitut à un vrai travail sur soi. Si l’on ressent le besoin de couper un lien symbolique avec la même personne plusieurs fois, c’est le signe qu’un accompagnement structuré (thérapie brève, EMDR, travail sur les schémas relationnels) serait plus adapté.
On peut aussi faire l’exercice entre soi et une situation, pas uniquement entre soi et une personne. Martel lui-même mentionne la possibilité de travailler sur le lien avec une maladie, une addiction ou un état émotionnel. Dans ce cas, la symbolisation aide à formuler une intention claire, ce qui est un premier pas, pas une destination.
Le bonhomme allumette n’est ni magique ni dangereux en soi. Le danger vient de l’usage qu’on en fait : répétitif, guidé par quelqu’un qui n’a pas les compétences, ou utilisé pour éviter de regarder en face ce qui demande un vrai travail thérapeutique. Avant de prendre les ciseaux, la question la plus utile reste celle-ci : est-ce que je coupe un lien, ou est-ce que j’évite une conversation ?

